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Essais

Œuvres vives

Étude parue dans le catalogue Paysages d’eau de Nadia Fouché, édition Fondation Catherine Gide + Nadia Fouché, 2026


Il peut sembler aussi difficile de peindre l’air, que de le décrire ou de l’entendre sur une toile, un livre, une partition. Des préfixes négatifs afflueraient alors, masquant ce qui se dissimule derrière l’impalpable, l’invisible, l’insaisissable… ou bien des effets, peut-être, sur quelques objets affectés par une action : les feuilles d’un arbre, les cheveux décoiffés, un drapeau, même si l’on dérive, dans ce cas, de l’air au vent, une de ses formes mouvantes, davantage palpable. Les conceptions biologiques, physiques, apporteraient des arguments plus déterminants voués à des concepts qui resteraient, faute d’un lexique adapté au commun, circonscrits à l’usage scientifique. Il en va de même avec l’eau, malgré la pléthore d’images, sons et mots qui nous viennent à l’esprit, fouillent notre mémoire, dès lors que le mot « eau » est prononcé, sa figure identifiée, son accord reconnu. L’eau artistique – comme l’air – devient pourtant autrement chose, non moins réelle que celle d’un puits, d’un océan, d’une piscine, d’un corps – tous contenants – transformée sur des espaces singuliers par les artistes. (…)


En réserve du visible

Synthèse de l’intervention donnée à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris, dans le cadre du séminaire d’Agnès Callu « Formes de vies posthumaines ».


Abstract

L’utopie est un genre littéraire partagé traditionnellement par l’art et la philosophie. Michel Foucault considère ce « non-lieu hors de tous les lieux » comme irréel qu’il oppose aux hétéropies dont il invente le concept. Nous retenons de l’utopie, au contraire, sa dimension réelle, un objet qui contient narrations et figurations (livre, tableau, dessin). Ainsi, les utopies sont-elles réalisées en tant qu’œuvres de l’art et de la pensée, bien que paradoxales. Elles rendent visible et intelligible le monde. Pour autant, si toute forme artistique participe d’une utopie en tant qu’objet et sujet d’une figuration (narration), qu’en est-il des œuvres non-figuratives comme mes dessins qui racontent très peu ? Que montrent-ils ? Ils forment une réserve du visible, sa distance critique, et rivalisent avec la nouvelle utopie du cyberespace inventée dans les brèches ouvertes par l’art et la pensée du XXe siècle. (…)


Extrait de la série « Gide visible ? » présentée dans le cadre de l’exposition « Gide l’inattendu », Galerie Gallimard, Paris 2019.

Le diptyque Je rêve, premier de la série Gide visible ?, se compose des lignes noires sur fond blanc d’un dessin abstrait associé à une image de mots en couleurs. Cette dernière comprend quatre dimensions, soit quatre sens de vision-lecture, orientée en format dit portrait à partir de l’entrée Je rêve. Chacune des 64 lignes suit une direction linéaire de gauche à droite, depuis l’extérieur vers l’intérieur, selon un mouvement giratoire. La continuité graphique est obtenue avec un crayon gris. L’usage conventionnel du nom des couleurs (par exemple « le ciel = bleu », « la nuit = noire ») n’a pas été suivi (le nom « ciel » sera dessiné en jaune, rouge…), clin d’œil aux peintres symbolistes mais aussi marque du passage d’un livre à l’espace pictural. (…)


De la personne aux personnages

Postface à l’ouvrage de Peter Schnyder L’irréel intact dans le réel dévasté, éditions Orizons Littératures, Paris, 2021


À 74 ans, le poète et critique Gustave Roud écrit en 1971 l’une des dernières phrases de son Journal commencé cinquante cinq ans auparavant : Rien n’est plus flottant que mon être intérieur, à la merci d’élans successifs, si disparates.
1971 dans les premières pages du Journal de Peter Schnyder : l’idée est-elle si différente de l’expérience ? Interrogation dont on sous-entend l’énoncé d’une « volonté de savoir » fréquente chez un jeune homme. Elle prend une saveur particulière au cœur d’une époque qui, avec Michel Foucault, se revendiquait héritière de nouvelles disciplines dites Sciences humaines élaborées pendant l’entre-deux-guerres. Marcel Duchamp, héraut d’une anachronique modernité, avait pourtant suggéré que sa propre génération « machine célibataire » n’engendrerait rien ni personne d’autre qu’elle-même. Un écart symptomatique entre l’artiste et le savant, ce dernier séduit en ces années-là par le prestige aventureux de l’acte créateur.
Peut-être, le jeu de l’art et du savoir commencent-ils à prendre corps dans l’esprit clairvoyant d’un jeune homme de vingt-cinq ans qui entreprend de tenir son Journal. 1971-1974, quatre années d’une vie, commencement et fin d’un fragment d’unité inscrit dans un Mikrokosmos au sens que donnait Bartók à ses pièces miniatures didactiques et symboliques. (…)


Ombre portée

Article paru dans le magazine numérique edit.com


Le film de James Gray La nuit nous appartient marque un discret tournant dans la manière dont le genre policier joue avec ses variations. Il rejoint Les Infiltrés (Scorsese), Les promesses de l’ombre (Cronenberg) tous trois liés par une proximité thématique autour d’un antagonisme classique, la loi et son contraire.
Il est deux façons d’engager l’épreuve avec la loi : en se plaçant à l’intérieur on adopte soit une position conforme, légale, soit une position non conforme, illégale ; en demeurant, s’il est possible, extérieur à la loi, on est, on devient « hors la loi ». Dans les deux cas l’iconographie cinématographique chevauche une frontière morale extrêmement flexible. (…)


La famille inconnue

Article paru dans le magazine numérique edit.com


« Je suis là à lutter contre des revenants, à l’intérieur comme à l’extérieur » Henrik Ibsen, Les Revenants, Acte 2.
La pièce d’Ibsen (1881) fut interdite de représentation dans pratiquement tous les théâtres européens. La censure jugeait immorale sa stigmatisation des relations de la famille Alving. À la veille d’inaugurer un asile pour pauvres construit à la mémoire du chambellan Alving par son épouse, leur fils, Osvald, revient en Norvège. Il souffre d’un mal qui le rend aboulique. Ibsen va dérouler cet argument pour révéler à travers les archétypes de sa dramaturgie le désastre qui lie fortuitement des êtres au sein d’un groupe restreint, la famille, et la tentative de le juguler. Il présente la famille norvégienne à la fin du XIXe siècle comme un univers clos soumis à une loi d’airain autour des figures du père, du pasteur, d’une société façonnée toute entière à leur image.